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41 ans après l’appel de Coluche : une urgence devenue durable
Septembre 2026
Le 26 septembre 1985, au micro d’Europe 1, Coluche lançait un appel à la solidarité qui allait donner naissance aux premiers Restos du Cœur.
L’idée était simple : répondre à une situation d’urgence en permettant à celles et ceux qui n’avaient plus de quoi se nourrir de recevoir un repas.
Quarante et un ans plus tard, nous aimerions pouvoir dire que cet appel appartient au passé.
La réalité est tout autre.
En Belgique, l’aide alimentaire reste indispensable à des centaines de milliers de personnes. Des personnes seules, des familles, des étudiants, des pensionnés, mais aussi des travailleurs dont les revenus ne permettent plus toujours de faire face à l’ensemble des dépenses du quotidien.
Et, en 2026, de nouveaux bouleversements font craindre une pression encore plus forte sur les dispositifs de première ligne.
Après plusieurs années à des niveaux historiques, un timide frémissement à la baisse
En 2025, les 21 Restos du Cœur de Belgique ont distribué 1.569.180 repas et colis alimentaires, contre 1.631.189 en 2024.
Cette légère tendance pourrait, à première vue, sembler encourageante. Elle doit pourtant être interprétée avec beaucoup de prudence.
Notre année de référence reste 2019, avant les crises successives qui ont profondément bouleversé la demande d’aide alimentaire. Cette année-là, 670 000 repas et colis avaient été distribués. En 2025, le niveau reste donc 134 % plus élevé qu’en 2019.
Et surtout, le nombre de repas ou de colis distribués ne mesure pas, à lui seul, l’ampleur des besoins.
La Fédération des Services Sociaux (FdSS) estime, dans son étude quantitative publiée en février 2026, que près de 561 000 personnes bénéficient d’une aide alimentaire au moins une fois par an en Belgique. Un chiffre qui a doublé en dix ans et que la FdSS considère elle-même comme une estimation prudente, puisqu’il ne tient notamment pas compte de l’aide informelle ni des personnes qui ne sollicitent pas l’aide à laquelle elles pourraient pourtant prétendre.
Plus récemment encore, une enquête menée par la Concertation de l’Aide Alimentaire entre avril et mai 2026 fait état d’une situation particulièrement préoccupante : les demandes continuent d’augmenter, tandis que les approvisionnements diminuent fortement. De nombreuses structures sont à saturation ou proches de l’être et près de la moitié des organisations interrogées déclarent avoir dû réduire les quantités distribuées ou puiser dans leurs réserves financières pour poursuivre leurs activités.
Moins distribuer ne signifie donc pas nécessairement que moins de personnes ont besoin d’aide. Cela peut aussi traduire une capacité de réponse qui atteint ses limites.
De nouveaux publics aux portes de l’aide sociale
Une autre évolution nourrit aujourd’hui nos inquiétudes : les conséquences de la réforme de l’assurance chômage.
Depuis le 1er mars 2026, la nouvelle réglementation limite notamment le droit aux allocations de chômage complet à un maximum de 24 mois, selon le passé professionnel, et les allocations d’insertion à un an, comme le précise l’ONEM. Pour les personnes déjà indemnisées avant la réforme, les fins de droit interviennent progressivement, par vagues.
Les premiers chiffres permettent désormais d’en mesurer une partie des conséquences.
Selon les données du SPP Intégration sociale*, entre janvier et juin 2026, 99.144 personnes sont arrivées en fin de droit aux allocations de chômage ou d’insertion en Belgique. Parmi elles, 43.613 ont accédé au revenu d’intégration. Le SPP IS* estime ainsi à 44 % le taux de report vers les CPAS pour cette période. En Wallonie, ce taux atteint 48,6 %.
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence : toutes les personnes exclues du chômage ne se retrouveront évidemment pas dans un Resto du Cœur.
Mais certains signaux sont déjà là. Dans son enquête de terrain publiée cet été, la FdSS constate, parmi les nouveaux publics sollicitant l’aide alimentaire, l’arrivée de personnes exclues du chômage, parfois après plusieurs mois sans revenus, mais aussi de travailleurs et de travailleuses.
Pour les Restos du Cœur, la crainte est donc bien réelle : qu’une partie des personnes qui basculent aujourd’hui vers les CPAS ait demain également besoin d’une aide alimentaire.
*Service public fédéral de programmation Intégration sociale
Davantage de besoins, moins de ressources
Cette évolution intervient au moment même où le secteur de l’aide alimentaire dispose de moins de moyens pour répondre.
En 2026, les financements publics fédéraux consacrés à l’aide alimentaire sont passés d’environ 27 millions à 15 millions d’euros. La FdSS constate parallèlement une forte diminution des approvisionnements, liée à cette baisse des financements, mais aussi à la raréfaction des invendus disponibles pour le secteur.
C’est cet effet de ciseaux qui inquiète : des demandes qui restent extrêmement élevées, de nouveaux publics qui apparaissent et, en face, des ressources qui diminuent.
Quarante et un ans après l’appel de Coluche, l’aide alimentaire n’est malheureusement toujours pas devenue inutile. Elle doit, au contraire, faire face à une réalité sociale devenue plus complexe et à des moyens de plus en plus contraints.
41 ans plus tard, nous sommes toujours là
Que les Restos du Cœur existent encore aujourd’hui signifie deux choses.
Cela témoigne d’abord d’une formidable chaîne de solidarité, portée depuis plus de quatre décennies par des bénévoles, des salariés, des donateurs, des partenaires et des citoyens qui refusent de détourner le regard.
Mais cela rappelle aussi que le combat qui avait motivé l’appel de Coluche est loin d’être terminé.
Nous aurions préféré ne plus avoir à relayer cet appel.
En 2026, il reste pourtant douloureusement actuel.
Tant que des personnes auront besoin d’aide pour se nourrir et retrouver un peu de stabilité et de dignité, les Restos du Cœur continueront à être là.